L'évangile de lundi (Jn 14, 21-26), Saint Bernardin de Sienne, prêtre

Ce mois-ci, la plupart des textes proposés pour la deuxième lecture en semaine sont tirés du quatrième évangile et commencent par la même phrase : «  À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ces disciples… » Dans le vocabulaire johannique, « l’heure » signifie l’épreuve suprême, la passion qui est à la fois anéantissement et exaltation. Ce sens est renforcé par l’expression « passait de ce monde à son Père ». Passer, c’est mourir et descendre aux enfers. Mais « passer de ce monde à son père », cela implique une élévation, le Père étant « aux Cieux ». Voilà pourquoi selon les commentateurs de Jean, le quatrième évangile fait coïncider la passion et l’ascension : « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai à moi tous les humains. »

On peut donc dire que la plupart des extraits proposés à notre méditation en ce mois de mai sont des fragments d’un long testament dans le sens le plus sacré et le plus primitif du terme. Ce sens n’a rien à voir avec la distribution des biens matériels laissés par un défunt. Il s’agit plutôt d’une prise de parole lors de laquelle, un individu à l’article de la mort transmet oralement aux siens des directives forcément irrévocables, et des orientations unilatérales qui ne sont pas objet à palabres. Ainsi compris, le testament est de l’ordre de la loi, de la sagesse, du spirituel.

Même si, dans l’évangile d’aujourd’hui, Jésus ne s’exprime pas à l’impératif, il est évident que son discours appartient au genre testamentaire. « Celui qui s’attache à mes commandements et qui les observe, celui-là m’aime… » Jésus rappelle ainsi qu’il y a des « choses à faire » et qui ne sont pas facultatives, car dans ce cas, il s’agirait de simples conseils et non de « commandements ». Les commandements impliquent l’intangibilité : ils s’imposent, ils ne se proposent pas. Bien entendu, leur application exige une  interprétation  ou une intelligence qui en maintient l’esprit plutôt que la lettre, les adaptant ainsi aux époques qui se succèdent et aux divers lieux. Mais les propos de Jésus n’insistent pas exclusivement sur la loi.

«Celui qui m’aime sera aimé de mon père; moi aussi je l’aimerai et je me manifesterai à lui. » Cette phrase ajoute une autre dimension au testament : il n’y a pas que des ordres auxquels il faudrait se soumettre, il y a aussi une promesse. Celui qui obéit aux « commandements » est assuré d’une alliance  indéfectible. Car le Père, comme Jésus lui-même, se caractérise par ceci : il tient parole, il ne trahit pas. Et  cette fois le testament ne se caractérise pas par son aspect contraignant : l’usage du mot « aimer » implique une réelle « jouissance », une véritable récompense à ceux qui auront pris la peine de rester « fidèles ».

Un problème de compréhension surgit. Jude demande : « Seigneur, pour quelle raison vas-tu te manifester à nous, et non pas au monde? » Une note de la TOB suggère que Jude révèle ainsi qu’il est « un disciple d’avant Pâques », incapable de saisir que Jésus aura un autre « mode de présence » après sa résurrection. Mais il y a peut-être beaucoup plus dans la question de Jude. Comme les autres disciples, ce dernier associe toujours « le Messie » à la puissance dans le sens le plus mondain du terme. Il ne comprend donc pas pourquoi Jésus se contenterait du pouvoir sur l’insignifiante minorité de ceux qui l’aiment et observent ses commandements. Humain, trop humain, Jude voudrait que Jésus se manifeste au monde et le soumette à sa domination. Mais refusant cette logique, Jésus réitère ses propos sur l’amour. On a l’impression qu’il fait du patinage artistique pour éviter de répondre à Jude. Mais en fait, il répond très explicitement : le pouvoir n’appartient qu’au Père.

« Si quelqu’un m’aime… mon Père l’aimera, nous viendrons  chez lui, nous irons demeurer auprès de lui… la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père qui m’a envoyé. » La seule façon d’être associé au pouvoir, c’est d’être un favori du Père qui est la source absolue de tout pouvoir. L’humble fils du charpentier de Nazareth ne cède pas à l’usurpation : l’envoyé ne se substitue pas au mandateur qui l’a investi d’une mission. Voilà une tentation à laquelle la plupart des messagers résistent mal!

Jésus comprend qu’il prêche dans le désert : Jude exprime tout haut ce que les autres disciples pensent tout bas. Le maître aurait pu se fâcher contre ces disciples et leur reprocher d’être si étroits ou obtus! Il aurait pu les traiter d’idiots et leur crier : « Vous ne me méritez pas! » Pourtant, il se contente de leur annoncer la venue de « l’Esprit Saint  que le Père enverra en mon nom. Il vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. » La promesse de l’Esprit Saint est une autre preuve de l’humilité du Fils qui avoue ici qu’il ne viendra pas à bout de la stupidité de ses disciples (de notre stupidité). Il semble dire : le temps va me manquer, il me manque déjà, mais heureusement, l’Esprit prendra la relève et il aura de son côté la patience des siècles.

Melchior Mbonimpa

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