L'évangile de lundi (Mt 13, 31-35)

Les deux petites paraboles proposées à notre méditation aujourd’hui, comme toutes celles qu’on retrouve dans le treizième chapitre de Matthieu, sont d’une telle clarté qu’on se demande pourquoi l’évangéliste sent le besoin de justifier le recours de Jésus à ce genre littéraire. Il y a même une explication détaillée de l’une de ces paraboles, celle du semeur (Mt 13, 18-23). Dans le texte d’aujourd’hui, le royaume est d’abord comparé à un grain de moutarde qui devient un arbre imposant où les oiseaux viennent nicher. Ensuite, on nous dit que le royaume est comme le levain qui fait gonfler une quantité massive de pâte. Ce qui est souligné, c’est le contraste entre l’humilité du royaume au commencement et son aspect spectaculaire au moment de son plein épanouissement. Par ces deux courtes paraboles, Jésus semble donc dire : ce qui, pour le moment, peut paraître modeste, insignifiant, aura de prodigieux résultats.

Le genre littéraire de la parabole est universel. Sa caractéristique est justement de ne pas donner des explications. Une parabole doit comporter quelque chose de mystérieux, une énigme, une provocation : elle ne se contente pas de servir du tout cuit qu’on n’aurait qu’à avaler sans mâcher: elle donne à penser ou, en d’autres termes, elle fournit un os à ronger. Mon étonnement à propos du besoin d’explication de ces paraboles provient peut-être de l’habitude qui m’empêche de les entendre comme pour la première fois. Les ayant croisées cent fois depuis mon enfance, je ne suis plus capable de me mettre à la place des premiers disciples auxquels elles ont été adressées au commencement.

Toutefois, même pour nous, l’énigme de ces paraboles peut se trouver là où nous ne l’attendons pas. Même si à première vue, le sens des deux paraboles de l’évangile d’aujourd’hui semble limpide, il y a un problème dans ce qu’elles promettent : le développement prodigieux du royaume se fait attendre! Il suffit de regarder le téléjournal ou d’écouter les nouvelles à la radio pour constater que dans notre monde, le royaume n’est pas triomphant. En fait, il ne l’a jamais été : pas même aux heures glorieuses de « la chrétienté ». L’Église a certainement été dominante à une époque donnée et dans une province précise de l’humanité. Mais nous savons maintenant que l’Église n’est pas le royaume. Personne ne l’a dit de façon aussi percutante que Dostoïevski dans le chapitre de son roman, Les frères Karamazov, qui met en scène le personnage du « Grand Inquisiteur ». Nous savons tout aussi bien que l’Église régresse massivement dans l’espace qui fut longtemps pour elle un territoire conquis et soumis. Et puis, qui pourrait aujourd’hui définir ce qu’est l’Église? L’ensemble de ceux et celles qui se réclament de Jésus ne forment pas une communauté qui ressemblerait à un continent. Il s’agit plutôt d’un archipel de milliers d’îles concurrentes qui, souvent, se détestent tellement qu’on ne peut pas prévoir le jour où elles se réconcilieront pour former une « philadelphie » unie et solidaire.

Les oiseaux n’ont donc pas encore fait leurs nids dans les branches de l’arbre sorti du minuscule grain de sénevé. Le levain que la ménagère a enfoui dans la pâte n’a pas encore eu tous les effets escomptés : la pâte n’a pas levé au point de servir à produire du bon pain pour apaiser notre faim. Que faire alors? S’armer d’espérance et se réjouir de ce que le grain de moutarde ait quand même germé et produit un plant qui, probablement, résistera aux intempéries. Se réjouir de ce que le levain soit encore actif, même si l’impatience pousse à souhaiter que le pain soit prêt à être rompu dès maintenant. Le royaume n’est clairement pas soumis aux saisons du temps humain. Et, il se pourrait que nous n’ayons pas les lunettes adéquates pour voir sa croissance. On se désole que les églises soient  à moitié pleines (ou à moitié vides selon le point de vue), mais pendant ce temps, Dieu est sans doute en train de construire son royaume à notre insu, aussi bien chez nous qu’ailleurs.

Melchior M'Bonimpa

 

 

 

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